# Abeille noire : pourquoi ce nom désigne deux insectes qui n’ont rien à voir

Tapez « abeille noire » et vous obtiendrez deux réponses qui ne parlent pas du même animal. D’un côté, Apis mellifera mellifera, l’abeille domestique de l’Ouest européen, celle des ruches et des débats de génétique. De l’autre, Xylocopa violacea, gros insecte solitaire aux reflets violets qui vrombit près des vieilles poutres. Même appellation, deux biologies opposées, deux questions différentes. Cet article sépare les deux, puis donne de quoi les distinguer sans microscope.

Deux animaux, une seule appellation

L’ambiguïté n’est pas une coquetterie de spécialiste : elle change la réponse. Quelqu’un qui cherche « grosse abeille noire » a presque toujours vu un xylocope, insecte solitaire de vingt-cinq à trente millimètres. Quelqu’un qui écrit à un syndicat apicole au sujet de l’abeille noire parle d’une sous-espèce d’abeille domestique, qui vit en colonie et fait du miel.

Le point commun est mince mais réel : les deux appartiennent à la famille des Apidae, selon la fiche de référence du GBIF, qui range Xylocopa violacea dans l’ordre des hyménoptères et la classe des insectes. Le reste diverge. L’abeille domestique organise une société ; le xylocope vit seul. Si votre question porte plutôt sur la manière de ne pas confondre une abeille avec une guêpe, un frelon ou un bourdon, un autre article du site traite déjà ces six critères visuels en détail : consultez notre comparatif des différences entre abeilles et guêpes, plus adapté à cette confusion précise que la page où vous vous trouvez.

Apis mellifera mellifera, la sous-espèce de l’Ouest européen

Le cadre de classification établi par Ruttner regroupe les sous-espèces d’Apis mellifera en quatre lignées évolutives : M pour l’Europe de l’Ouest, C pour l’Europe de l’Est, A pour l’Afrique et O pour le Proche-Orient. Apis mellifera mellifera relève de la lignée M, qui comprend deux sous-espèces : elle-même et Apis mellifera iberiensis.

Ce découpage n’est pas décoratif. C’est lui qui rend mesurable la question qui agite les conservatoires depuis des décennies : que reste-t-il de la lignée M quand des abeilles de lignée C sont introduites dans le même paysage ? Autrement dit, la population locale est-elle encore génétiquement distincte, ou déjà diluée ?

Ce que la génétique mesure vraiment

Une étude publiée dans PLoS One en 2015 par Muñoz et ses coauteurs apporte une réponse chiffrée. Les auteurs ont analysé cent treize individus mâles haploïdes : soixante-dix-sept colonies d’Apis mellifera mellifera venant d’Angleterre, de France, de Belgique, du Danemark, de Hollande, de Suisse, d’Écosse et de Norvège, et trente-six colonies de référence de lignée C venant de Serbie, de Croatie et d’Italie.

L’objectif était méthodologique : construire des panels de marqueurs génétiques assez légers pour être utilisables en routine. Cinq panels imbriqués ont été retenus, de quarante-huit, quatre-vingt-seize, cent quarante-quatre, cent quatre-vingt-douze et trois cent quatre-vingt-quatre marqueurs SNP, sélectionnés parmi mille cent quatre-vingt-trois marqueurs initiaux. La précision d’assignation obtenue va de quatre-vingt-dix-huit virgule deux pour cent à quatre-vingt-dix-neuf virgule quatre pour cent selon la taille du panel. En clair : quelques dizaines de marqueurs suffisent à rattacher un individu à sa lignée avec un taux d’erreur très faible.

Protégée ou non : un écart d’un facteur considérable

Le résultat le plus parlant de cette étude concerne l’introgression, c’est-à-dire la proportion de patrimoine génétique venu d’une autre lignée. Muñoz et ses coauteurs y mesurent un écart net selon que les colonies sont encadrées ou non par un dispositif de protection.

Les individus issus de populations non protégées présentent un taux d’introgression de treize virgule soixante-seize pour cent à quinze virgule dix-huit pour cent, contre zéro virgule zéro huit pour cent à zéro virgule cinquante-deux pour cent chez les individus protégés. L’écart est statistiquement significatif, avec une probabilité inférieure à zéro virgule zéro zéro un au test t de Student.

Ce chiffre mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il déplace le débat. On lit souvent des affirmations d’ordre militant sur la disparition ou la préservation de l’abeille noire. Ici, il ne s’agit ni d’une opinion ni d’un ressenti : c’est une mesure, obtenue sur des individus identifiés, avec un test statistique et une méthode publiée. Le dispositif de protection produit un effet quantifiable sur la composition génétique des populations qu’il encadre.

Nous n’écrirons rien sur le nombre de ces dispositifs, leur surface ou leur date de création : nous n’avons pas trouvé de source primaire fiable sur ces points, et une donnée invérifiable n’a pas sa place ici.

Ce que l’on ne peut pas affirmer sur son histoire

Les récits populaires prêtent volontiers à l’abeille noire une ancienneté d’un million d’années, la traversée de plusieurs glaciations et une aire continue s’étendant des Pyrénées à la Scandinavie. Nous n’avons trouvé aucune source primaire permettant d’étayer ces trois affirmations. Elles ne figureront donc pas dans cet article.

La littérature disponible sur la lignée M suggère plutôt autre chose. D’après le résumé d’un article paru dans Apidologie en 2007, dont nous n’avons pu consulter que la partie publique, les données mitochondriales soutiendraient l’hypothèse d’une péninsule Ibérique ayant servi de refuge glaciaire aux abeilles d’Europe de l’Ouest, tandis que les données microsatellites mettraient en évidence une barrière au flux de gènes neutre au niveau des Pyrénées.

Notez le décalage. Une barrière au flux de gènes aux Pyrénées, c’est presque l’inverse de l’image d’une aire homogène qui y prendrait naissance. Nous restons au conditionnel sur ce point précis, faute d’accès au texte intégral, et nous n’en tirons aucun chiffre.

Xylocopa violacea, l’abeille charpentière du jardin

Passons au second animal. Le xylocope violet est celui que l’on voit le plus souvent sans savoir le nommer. Les données qui suivent proviennent du site naturaliste insectes-net.fr, tenu par André Lequet : ce sont des observations de terrain documentées, pas un article à comité de lecture, et nous le signalons franchement.

L’insecte mesure vingt-cinq à trente millimètres de long, pour une envergure de quarante-cinq à cinquante millimètres. Sa coloration est décrite comme « fondamentalement noir-violacé », ce qui explique les reflets bleutés visibles en plein soleil et l’effet de surprise à la première rencontre. C’est cette taille, cette teinte sombre et ce vol bruyant qui déclenchent la recherche « grosse abeille noire ».

Contrairement à l’abeille domestique, dont l’organisation sociale et les mécanismes d’essaimage sont détaillés dans notre article expliquant quoi faire en présence d’un essaim d’abeilles, le xylocope est une espèce solitaire d’après le référentiel GBIF. Pas de colonie, pas de reine, et pas de ces rayons dont la matière première fait l’objet d’un dossier sur les usages de la cire d’abeille, matériau que le xylocope ne produit jamais puisqu’il travaille le bois.

Comment il niche dans le bois

Le xylocope creuse des galeries dans le bois, d’un diamètre de dix à douze millimètres. Il y aménage des loges successives et dépose un œuf par loge. Le nombre de loges consécutives observées dans une même galerie va de deux au minimum à six au maximum.

André Lequet insiste sur un point que la vulgarisation escamote souvent : ce nombre n’est pas standardisé. Il varie selon le volume et la consistance du bois disponible. Le bois attaqué est principalement du bois dégradé, mais des bois tropicaux durs ont également été observés, ce qui interdit de réduire l’insecte à un simple recycleur de vieilles planches.

Une observation ponctuelle datée d’août 2006 donne la mesure de ce que peut abriter un support favorable : un seul rondin de dix à douze centimètres de diamètre a livré quarante et un xylocopes adultes et environ quinze nymphes. Un chiffre isolé, sur un rondin unique, et présenté comme tel.

Le cycle est décrit ainsi : reproduction en mai et juin, émergence des adultes en fin d’été, hivernation des adultes. Ce sont donc des individus adultes qui passent la mauvaise saison, et non des larves.

Solitaire contre coloniale : le vrai contraste

Voilà l’opposition qui structure tout le sujet. Deux insectes de la même famille, les Apidae, avec deux stratégies de vie inverses.

L’abeille domestique fonctionne comme une société : division du travail, stockage collectif, transformation en réserve d’une matière première dont l’origine varie, comme l’explique notre mise au point sur ce qui sépare le nectar de la miellée, deux sources que les butineuses n’exploitent pas de la même façon. Ce processus fait l’objet d’un article dédié sur la fabrication du miel par les abeilles, depuis la fleur jusqu’au pot, et nous n’en dirons pas plus ici. Le xylocope, lui, ne stocke rien pour un groupe. Une femelle, des galeries, un œuf par loge, et la génération suivante émerge en fin d’été.

Cette différence a une conséquence pratique immédiate : il n’y a rien à récolter chez un xylocope, et rien à craindre non plus d’une organisation défensive collective. La femelle possède un aiguillon mais n’est pas agressive.

Les distinguer sur le terrain

Trois repères suffisent dans l’immense majorité des cas.

La taille d’abord. Vingt-cinq à trente millimètres pour le xylocope, c’est très au-dessus de la silhouette d’une ouvrière d’abeille domestique. Un insecte de cette corpulence près d’une charpente n’est pas une abeille à miel.

Le comportement ensuite. Un individu seul, qui inspecte du bois, tourne autour d’un rondin ou d’une poutre, correspond au xylocope. Un groupe dense, un va-et-vient organisé, une masse suspendue : vous êtes face à des abeilles domestiques, et la marche à suivre relève alors de la page dédiée aux essaims, citée plus haut.

La teinte enfin. Le noir-violacé du xylocope, avec ses reflets qui apparaissent au soleil, n’a pas d’équivalent chez l’abeille domestique.

Une réserve honnête pour finir : au sein même du genre Xylocopa, la distinction entre espèces proches est délicate et demande souvent un examen rapproché. Les critères qui circulent en ligne ne sont pas tous concordants. Si l’identification à l’espèce compte pour vous, faites confirmer par un entomologiste plutôt que par une photo comparée à la va-vite.

Questions fréquentes

L’abeille noire fait-elle du miel ?

Apis mellifera mellifera est une sous-espèce d’abeille domestique, donc oui, elle relève des abeilles à miel. Xylocopa violacea, l’abeille charpentière, est une espèce solitaire selon le GBIF : elle ne constitue pas de colonie et il n’y a rien à récolter chez elle. Le mécanisme par lequel les abeilles domestiques transforment le nectar est expliqué dans l’article consacré à la composition du miel, qui détaille ce que contient réellement un pot, tandis qu’un guide des différents types de miel recense les variétés issues de ces récoltes selon les floraisons exploitées.

L’abeille charpentière est-elle dangereuse ?

La femelle possède un aiguillon et n’est pas agressive. C’est la seule chose que nos sources permettent d’affirmer sur ce point, et nous ne dirons rien de plus sur le venin ou les piqûres.

Le xylocope va-t-il détruire ma charpente ?

Nos sources indiquent qu’il attaque principalement du bois dégradé, mais que des bois tropicaux durs ont aussi été observés. Le nombre de loges par galerie n’est pas standardisé et dépend du volume et de la consistance du bois. Nous ne disposons d’aucune donnée permettant d’évaluer un risque structurel, et nous ne l’inventerons pas.

Pourquoi parle-t-on de conservatoires pour l’abeille noire ?

Parce que la protection produit un effet mesurable. L’étude de Muñoz et coauteurs publiée dans PLoS One en 2015 relève un taux d’introgression de zéro virgule zéro huit pour cent à zéro virgule cinquante-deux pour cent chez les individus protégés, contre treize virgule soixante-seize pour cent à quinze virgule dix-huit pour cent chez les non protégés, avec un écart statistiquement significatif.

Faut-il être apiculteur pour s’intéresser à cette sous-espèce ?

Non, la question relève d’abord de la génétique des populations. Si l’élevage vous attire malgré tout, notre article sur ce que représente le fait de devenir apiculteur pose les prérequis, les contraintes et les engagements réels, et celui consacré au matériel nécessaire pour débuter détaille l’équipement de départ sans zone d’ombre.

Ce qu’il faut retenir

Le nom « abeille noire » recouvre deux réalités. Une sous-espèce d’abeille domestique de lignée M, dont l’état génétique se mesure et dont les populations protégées affichent une introgression comprise entre zéro virgule zéro huit et zéro virgule cinquante-deux pour cent, contre treize virgule soixante-seize à quinze virgule dix-huit pour cent chez les populations non protégées. Et un insecte solitaire de vingt-cinq à trente millimètres, qui creuse des galeries de dix à douze millimètres dans du bois et pond un œuf par loge.

Savoir de quel animal on parle règle la moitié des questions. Pour le reste, nous nous en sommes tenus à ce que les sources établissent, et nous avons laissé de côté ce qu’elles ne permettent pas de trancher.