Le faux-bourdon est le mâle de l’abeille domestique. Il n’a pas de dard, il ne défend rien, et beaucoup de gens qui le croisent le prennent pour un bourdon, qui est un tout autre insecte. C’est probablement le membre le plus mal compris de la ruche : jugé inutile, cru dangereux, confondu de nom. Cette page remet les faits en place à partir de publications universitaires et vétérinaires. Ce qui sépare ce mâle du bourdon, comment le reconnaître en quelques secondes, pourquoi il lui est physiquement impossible de piquer, ce qu’il fait réellement, et ce qui lui arrive quand la saison se termine.
Bourdon et faux-bourdon : deux animaux différents
C’est la confusion numéro un, et elle mérite d’être levée avant tout le reste.
Le faux-bourdon est une caste de l’abeille domestique, Apis mellifera. Il naît dans une ruche, il vit dans une colonie d’abeilles, il partage le rayon avec les ouvrières et la reine.
Le bourdon, lui, appartient au genre Bombus. C’est un autre insecte, avec ses propres colonies, son propre cycle et sa propre biologie. Ses femelles sont pourvues d’un aiguillon et peuvent piquer. Nous décrivons ces colonies annuelles, leurs cavités souterraines et leur pilosité caractéristique dans notre guide consacré aux grands groupes d’abeilles sauvages que l’on croise en France, où le genre Bombus occupe une section entière avec ses colonies de quelques dizaines à quelques centaines d’individus, ses nids installés dans d’anciens terriers et son cycle qui recommence à zéro chaque printemps.
Le nom entretient évidemment le malentendu. Retenez la règle simple : un bourdon vit dans la nature et n’a rien à voir avec l’apiculture ; un faux-bourdon vit dans une ruche et n’existe qu’en colonie.
Comment reconnaître le mâle sur un rayon
Trois critères suffisent, et le premier est spectaculaire.
Un mot de ce passage reste flou ?
Les yeux d’abord. La publication EENY-568 de l’université de Floride, signée Ashley Mortensen, Daniel Schmehl et Jamie Ellis, décrit des yeux si grands qu’ils lui donnent un air de mouche et qu’ils se rejoignent au sommet de la tête. Cette jonction est le signe le plus fiable : chez les castes femelles, les yeux restent séparés.
La carrure ensuite. Toujours selon la même source, la tête et le thorax du mâle sont plus grands que ceux des castes femelles. L’insecte paraît massif, trapu, plus lourd en vol.
L’abdomen enfin. Il est épais et se termine en bout émoussé, une silhouette que les auteurs comparent à celle d’une balle, alors que les femelles ont un abdomen effilé en pointe. Cette pointe manquante n’est pas un détail esthétique : elle explique la question suivante.
Non, le faux-bourdon ne pique pas
La réponse est catégorique, et elle tient à l’anatomie, pas au tempérament.
Seules les abeilles femelles possèdent un dard, écrivent les auteurs de la publication de Floride. La raison est structurelle : l’aiguillon des hyménoptères est un ovipositeur, c’est-à-dire un organe de ponte, modifié au fil de l’évolution en arme. Un individu qui ne pond pas n’en dispose donc pas.
Le mâle de l’abeille ne peut pas piquer. Il ne pique pas rarement, ni seulement s’il est menacé : il n’en a pas les moyens. Vous pouvez le prendre en main sans risque.
Voilà pourquoi la confusion avec le bourdon n’est pas innocente. La femelle de Bombus, elle, est équipée. Se tromper d’insecte, c’est se tromper de conclusion.
Vingt-quatre jours pour naître, quarante pour être fécond
Le mâle est le plus lent des trois à se développer. La publication de l’université de Floride lui attribue le développement le plus long de la colonie, avec vingt-quatre jours entre la ponte et l’adulte.
Voir une colonie de près, lors d’un atelier ?
Sortir de sa cellule ne signifie pas pour autant être prêt. Le bulletin numéro 106 de la Société Nationale des Groupements Techniques Vétérinaires, signé Samuel Boucher et Sébastien Hoffmann, apporte une nuance rarement lue : son développement se fait en vingt-quatre jours, mais il ne sera réellement en capacité de se reproduire qu’à l’âge de quarante jours.
Retenez l’écart. Un mâle fraîchement émergé n’est pas encore un reproducteur. Il lui faut plus de deux semaines supplémentaires de maturation avant de pouvoir remplir la seule fonction pour laquelle il compte.
À quoi sert un faux-bourdon
Sa fonction est la reproduction, et elle ne s’exerce pas dans sa propre ruche.
Une reine ne s’accouple pas avec un seul partenaire. L’INRAE, dans un article publié le 8 avril 2022 et adossé aux travaux de Thibault Kistler, Benjamin Basso et Florence Phocas parus en 2021 dans Genetics Selection Evolution, rappelle qu’une reine s’accouple normalement avec dix à vingt mâles. Cette multiplicité fabrique la diversité génétique de toute la colonie à venir.
Le reste du travail de la ruche ne le concerne pas. La récolte du nectar, sa transformation, le nourrissage du couvain, la construction de la cire : tout cela revient aux ouvrières, et nous détaillons cette chaîne dans notre article sur le trajet du nectar depuis la fleur jusqu’au rayon operculé. Le mâle ne participe à aucune de ces tâches, et sans dard, il ne participe pas non plus à la défense.
De là vient sa mauvaise réputation. Elle repose sur une comparaison biaisée : on juge un reproducteur sur une grille de production.
Pourquoi les mâles sortent de la ruche
Ils sortent parce que la fécondation se joue dehors.
La reine vierge quitte sa colonie pour son vol de fécondation, une séquence courte qui engage toute sa vie de pondeuse et que nous décrivons pas à pas dans notre page sur la façon dont une reine naît, s’accouple et se reconnaît sur un cadre, page qui détaille aussi son calendrier de développement, les repères qui permettent de la retrouver au milieu des ouvrières et les motifs qui poussent une colonie à la remplacer. Les mâles, eux, sortent pour la rencontrer.
L’issue est brutale pour celui qui réussit. Le coït sera suivi de la mort du mâle, écrivent Boucher et Hoffmann. Se reproduire et mourir sont ici le même événement.
Une conséquence pratique pour qui observe une ruche : voir des mâles entrer et sortir en pleine journée n’a rien d’anormal. C’est le signe d’une colonie en saison, pas d’un dysfonctionnement.
L’automne, ou la fin de partie
C’est l’épisode le plus connu du grand public, et le plus souvent mal raconté.
Le consortium MAAREC, rattaché à l’université du Delaware, situe l’éviction à l’automne, à la fin de la saison de reproduction. La logique est comptable : les mâles pèsent sur les réserves de la colonie. Quand les ressources se raréfient, les ouvrières les empêchent tout simplement de rentrer.
Une étude publiée en 2024 dans Behavioral Ecology and Sociobiology ajoute une nuance qui change le tableau. L’éviction n’est pas aveugle. Les ouvrières évaluent les mâles et évincent sélectivement ceux de petite taille et ceux qui luttent contre une infection. Ces mâles-là ne partent pas d’eux-mêmes : ils sont écartés.
Ce n’est donc pas un massacre indistinct, mais un tri. La colonie ne se débarrasse pas des mâles, elle se débarrasse d’abord des moins bons.
Faut-il s’en débarrasser ?
La question revient souvent, et la réponse tient en deux temps.
Chez un particulier, non. Un mâle isolé qui traverse un jardin ne pique pas, ne niche nulle part, ne fonde aucune colonie. Il n’y a rien à faire, et rien à craindre.
Dans une ruche, la régulation appartient à la colonie. Les ouvrières savent quand et qui écarter, et elles le font mieux qu’une intervention extérieure. Le sujet relève de la conduite de cheptel, pas de la lutte contre un nuisible.
Reste le cas de figure qui inquiète vraiment : une grappe compacte d’abeilles posée sur une branche ou un volet. Ce n’est pas une affaire de mâles, mais un essaim d’abeilles domestiques, et la marche à suivre est différente. Elle est décrite dans notre guide sur la bonne réaction quand un essaim se pose chez vous, avec les bons interlocuteurs à contacter et les gestes à éviter tant que la grappe n’a pas été récupérée par un apiculteur.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre un bourdon et un faux-bourdon ?
Ce sont deux insectes distincts. Le faux-bourdon est le mâle de l’abeille domestique, Apis mellifera, et il vit dans une ruche au sein d’une colonie. Le bourdon appartient au genre Bombus, avec sa propre biologie et ses propres colonies. Autre différence de taille : les femelles de bourdon possèdent un aiguillon, le mâle de l’abeille n’en a aucun.
Est-ce que le faux-bourdon pique ?
Non, et il ne s’agit pas d’une question de caractère. Seules les abeilles femelles possèdent un dard, selon la publication EENY-568 de l’université de Floride. Cet aiguillon est un organe de ponte modifié ; un individu qui ne pond pas n’en possède pas.
Comment reconnaître un faux-bourdon ?
À ses yeux énormes, qui se rejoignent au sommet de la tête, alors qu’ils restent séparés chez les femelles. À sa tête et à son thorax plus grands que ceux des castes femelles. Et à son abdomen épais, terminé en bout arrondi plutôt qu’en pointe.
Quel est le rôle du faux-bourdon ?
Féconder les reines. L’INRAE rappelle qu’une reine s’accouple normalement avec dix à vingt mâles, ce qui construit la diversité génétique de sa future colonie. Le mâle ne récolte pas, ne transforme pas le nectar et ne défend pas la ruche.
Combien de temps met un faux-bourdon à se développer ?
Vingt-quatre jours de la ponte à l’adulte, soit le développement le plus long des trois castes selon l’université de Floride. Mais la maturité sexuelle vient plus tard : les vétérinaires Samuel Boucher et Sébastien Hoffmann précisent qu’il n’est réellement en capacité de se reproduire qu’à quarante jours.
Pourquoi les mâles disparaissent-ils de la ruche à l’automne ?
Parce que la saison de reproduction se termine et qu’ils pèsent sur les réserves, explique le consortium MAAREC. Quand les ressources baissent, les ouvrières les empêchent de rentrer. L’étude parue en 2024 dans Behavioral Ecology and Sociobiology précise que ce tri est sélectif : les mâles de petite taille et ceux qui luttent contre une infection sont évincés en priorité.
Sources et références
- Mortensen A. N., Schmehl D. R., Ellis J. D. « European honey bee, Apis mellifera Linnaeus and subspecies », University of Florida IFAS Extension, EENY-568. ask.ifas.ufl.edu
- Boucher S., Hoffmann S. « Né presque uniquement pour reproduire : le faux-bourdon », Société Nationale des Groupements Techniques Vétérinaires, bulletin n° 106. sngtv.org
- INRAE. « Combien de mâles pour les reines d’abeilles Apis mellifera ? », 8 avril 2022. inrae.fr. Publication adossée : Kistler T., Basso B., Phocas F., Genetics Selection Evolution, 2021 ; 53, 71. DOI 10.1186/s12711-021-00665-8
- « To house or oust : Honey bee (Apis mellifera) colonies can evaluate and evict drones of low quality », Behavioral Ecology and Sociobiology, 2024. link.springer.com
- MAAREC, Mid-Atlantic Apiculture Research and Extension Consortium, University of Delaware. « Seasonal cycles of activities in colonies ». canr.udel.edu
- « Factors affecting the reproductive health of honey bee (Apis mellifera) drones : a review », Apidologie, 2019. link.springer.com
Photographie d’illustration : « Drone 49a.jpg », par Waugsberg, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0.