Un cadre troué au milieu, des opercules bruns et affaissés, quelques momies blanches devant la planche d’envol : les maladies des abeilles ne se présentent jamais avec une étiquette. Elles se lisent, sur le couvain d’abord, sur les abeilles adultes ensuite. Cinq d’entre elles reviennent constamment dans les ruchers français : la loque américaine, la loque européenne, le couvain plâtré, le couvain sacciforme et la nosémose. Une seule déclenche une procédure d’État. Voici ce que chacune fait à la colonie, ce qui les distingue à l’œil nu, et ce que la réglementation française impose. Varroa n’est pas traité ici : il a sa propre page.
Lire un couvain : la mosaïque n’est pas un diagnostic
Le signe qui alerte en premier porte un nom : le couvain en mosaïque. La FNOSAD le définit comme la juxtaposition désordonnée, sur un même cadre, de couvains d’âges différents et de cellules operculées sur des immatures morts. Des alvéoles vides ou porteuses d’œufs se retrouvent au milieu du couvain operculé, parce que les nettoyeuses ont évacué les cadavres et que la reine a repondu derrière.
Ce désordre n’identifie aucune maladie : la fédération précise qu’on le retrouve aussi bien en loque européenne, en mycose, ou simplement avec une vieille reine, et le manuel de l’Organisation mondiale de la santé animale formule la même réserve. Un couvain en mosaïque n’est donc pas un diagnostic, c’est une demande d’examen alvéole par alvéole.
La loque américaine, la seule qui mobilise l’État
C’est la plus grave, et la seule dont la simple suspicion enclenche une procédure administrative. L’ITSAP-Institut de l’abeille la décrit comme une maladie du couvain operculé, très contagieuse, présente dans le monde entier, qui entraîne l’effondrement voire la mort de la colonie.
Un mot de ce passage reste flou ?
L’agent est une bactérie, Paenibacillus larvae, et sa force tient à sa forme sporulée. Le manuel de l’Organisation mondiale de la santé animale indique qu’une seule larve infectée peut produire plus d’un milliard de spores, que celles-ci résistent extrêmement bien à la chaleur et aux agents chimiques, et que seules les spores déclenchent l’infection. Leur longévité explique le reste : 3 à 10 ans de survie dans les produits de la ruche, 35 ans dans les écailles larvaires desséchées.
La fenêtre d’infection, elle, est minuscule. L’ITSAP la situe dans les 48 premières heures du stade larvaire, et le manuel international précise qu’une larve ne peut plus être infectée au-delà de 53 heures après l’éclosion. La dose infectieuse médiane mesurée chez des larves de 24 à 28 heures y est donnée à 8,49 spores. Neuf spores suffisent : contamination presque gratuite, décontamination presque impossible.
Les signes décrits par l’ITSAP sont cumulatifs : opercules d’allure moite, plus foncés, concaves et perforés ; larves virant du brun crémeux au brun foncé ; putréfaction aboutissant à un liquide visqueux et filant ; écailles brunâtres adhérentes aux parois ; odeur putride. La FNOSAD ajoute une odeur ammoniacale ou de colle de menuisier dans les cas avancés, et, au tout début, de simples opercules affaissés que seul un examen minutieux repère. Le test de l’allumette, brindille sèche plongée dans une cellule douteuse puis retirée doucement, révèle alors une masse gluante s’étirant sur plus de deux centimètres.
L’ITSAP encadre enfin d’un avertissement le point le plus mal compris : il n’existe pas d’antibiotique autorisé pour traiter les colonies d’abeilles, et leur usage contre cette maladie est interdit. Ils sont sans effet sur la forme sporulée, masquent les signes cliniques en offrant une rémission trompeuse, et laissent des résidus dans les produits de la ruche. Ce qui fonctionne, selon la FNOSAD, est de ramener la colonie à l’état d’essaim nu en détruisant tous les cadres porteurs de spores, couvain comme réserves, puis de transvaser sur cire gaufrée quand la saison le permet. Sinon, la destruction est la règle, conduite avec un acteur sanitaire.
La loque européenne : le même mot, une autre maladie
Le nom trompe. La loque européenne est une maladie du couvain ouvert, due à une autre bactérie, Melissococcus plutonius. L’ITSAP indique que les larves atteintes meurent un ou deux jours avant l’operculation, parfois juste après, mais toujours avant la métamorphose en nymphe, et qu’elle sévit surtout en milieu ou fin de printemps. Une synthèse publiée en 2020 dans Virulence précise que la bactérie entre dans le tube digestif des larves via la nourriture contaminée fournie par les adultes, et que les larves malades deviennent jaunâtres, flasques, et meurent quatre à cinq jours après l’infection.
Sur le terrain, un critère sépare les deux loques. Le test de l’allumette est ici en général négatif : la masse reste visqueuse mais peu ou pas filante, moins d’un centimètre selon l’ITSAP. L’écaille brun foncé se détache facilement, alors qu’elle adhère fortement dans l’autre cas. L’ITSAP décrit toutefois des formes atypiques, dites couvain morveux, où la consistance se rapproche du caractère filant de la loque américaine. Le doute se tranche au laboratoire.
Le facteur de risque dominant est nutritionnel. L’ITSAP écrit que la maladie est favorisée lorsque les colonies sont carencées en protéines, et identifie trois origines : le mauvais temps qui empêche le butinage, l’absence de fleurs, et une population de varroas trop élevée. La ressource protéique de la colonie et sa mobilisation par les nourrices sont détaillées dans notre page sur ce que mangent les abeilles, qui explique pourquoi une disette de pollen se paie d’abord sur le couvain. La fiche M4 porte la mention maladie non réglementée.
Le couvain plâtré : une affaire de froid et d’humidité
L’ascosphérose, plus connue sous le nom de couvain plâtré ou couvain calcifié, est une mycose due au champignon Ascosphaera apis. L’ITSAP en décrit une évolution très visuelle : les prépupes mortes sont d’abord couvertes d’un duvet de mycélium blanc, prennent une couleur blanc sale, deviennent dures et cassantes comme du plâtre, puis verdâtres, et finalement noires. Ce sont ces momies noires, remplies de spores, qui sont les plus contagieuses. Une étude publiée en 2024 dans Veterinary Sciences confirme l’entrée par ingestion orale des ascospores, qui germent dans la lumière intestinale, et note que ces spores sont détectables dans presque toutes les colonies sans que la maladie se déclare.
Voir une colonie de près, lors d’un atelier ?
C’est ce qui en fait une maladie de conduite. L’ITSAP retient l’humidité, une forte variation de température entre le jour et la nuit, et le refroidissement du couvain, qu’il attribue à une chute brutale de température, à une visite trop longue ou à une pose de hausse trop précoce. Les mesures suivent : isoler les ruches du sol, les implanter dans un lieu chaud et sec, adapter l’espace au nombre d’abeilles. L’ITSAP conseille aussi de remplacer la reine par une reine sélectionnée pour son comportement de nettoyage, un geste dont notre page sur la reine des abeilles détaille les effets réels. Maladie non réglementée.
Le couvain sacciforme : la larve devenue sac
Celle-ci est virale, et c’est la moins alarmante du lot : l’ITSAP la juge peu grave, et la colonie s’en remet en général d’elle-même, sauf co-infection. Le nom décrit ce qu’on observe. Une synthèse parue en 2019 dans Viruses explique que ce virus, un iflavirus, infecte surtout les larves jeunes, contaminées en ingérant les sécrétions glandulaires de nourrices infectées. Les larves atteintes ne parviennent plus à se débarrasser de leur endocuticule, sous laquelle s’accumule un fluide ecdysial contenant des millions de particules virales ; elles échouent à se nymphoser et meurent au dernier stade larvaire.
À l’ouverture, l’ITSAP décrit des prépupes couchées sur le dos, jaunâtres puis brunes puis noirâtres. Les momies sèches ont une forme de petit bateau et se détachent facilement de la cellule : exactement l’inverse de l’écaille adhérente de la loque américaine. L’ITSAP cite comme facteurs de risque la carence en protéines et la varroose, et les auteurs de 2019 relèvent que la prévalence du virus est corrélée positivement au niveau d’infestation par Varroa. Maladie non réglementée.
La nosémose : la maladie de l’abeille adulte
Les quatre précédentes touchent le couvain. Celle-ci s’attaque aux ouvrières adultes. L’ITSAP la présente comme une maladie souvent opportuniste, due à la prolifération de Nosema apis ou de Nosema ceranae, un champignon microscopique qui se multiplie dans les cellules intestinales de l’abeille, dont les spores peuvent être présentes sans provoquer le moindre symptôme. Une remarque de vocabulaire s’impose : un article publié en 2022 rappelle qu’une révision phylogénétique récente rattache cette espèce au genre Vairimorpha, alors que les textes officiels français écrivent toujours Nosema apis.
L’ITSAP distingue deux tableaux. Le type A, dû à N. apis, se manifeste par de la diarrhée, de la constipation et un affaiblissement saisonnier à la sortie de l’hiver : difficultés de vol, dysenteries, accumulation d’abeilles mortes à l’entrée, hausse de la mortalité hivernale. Le type C, dû à N. ceranae, ne donne aucun symptôme individuel caractéristique mais affaiblit les colonies.
Les facteurs favorisants parlent d’eux-mêmes : hiver long et périodes de confinement, hivernage sur certains miels de miellat, nourrissement mal adapté. Ils recoupent ceux de notre page sur les abeilles en hiver, qui détaille pourquoi la qualité des réserves compte autant que leur quantité. Point réglementaire : la nosémose à Nosema apis figure parmi les dangers sanitaires de première catégorie.
Ce que la réglementation française impose
Le cadre repose sur l’arrêté du 29 juillet 2013 relatif à la définition des dangers sanitaires de première et deuxième catégorie pour les espèces animales. Son annexe consacrée à l’abeille mellifère classe en première catégorie quatre dangers : l’infestation par Aethina tumida, l’infestation par Tropilaelaps, la loque américaine et la nosémose due à Nosema apis. La varroose et le frelon asiatique relèvent de la deuxième catégorie. Les préfectures de Loire-Atlantique et de Haute-Garonne reprennent cette répartition et désignent la direction départementale de la protection des populations comme destinataire des notifications, sans délai. L’ANSES écrit de son côté que la loque américaine est classée danger sanitaire de catégorie 1 dans la réglementation française, réglementée à l’échelle européenne et inscrite sur la liste de l’Organisation mondiale de la santé animale.
En pratique ? La préfecture des Pyrénées-Orientales écrit que tout apiculteur qui détecte ou suspecte la présence de la maladie doit immédiatement le signaler. Elle nomme trois destinataires : son vétérinaire, le groupement de défense sanitaire apicole et les représentants de sa profession. La FNOSAD précise le prélèvement attendu : un ou plusieurs morceaux de couvain symptomatique d’environ dix centimètres sur dix, adressés à un laboratoire vétérinaire agréé.
Quand un foyer est confirmé, le zonage s’applique. Le communiqué de la préfecture de La Réunion du 12 avril 2024 décrit une zone de protection de trois kilomètres autour du foyer et une zone de surveillance de deux kilomètres, avec recensement des ruchers et interdiction des mouvements de ruches, d’abeilles et de matériel. Le même communiqué rassure sur un point : cette maladie des abeilles ne présente pas de danger pour l’être humain, et le miel reste propre à la consommation humaine.
Les gestes qui reviennent dans toutes les fiches
En lisant les fiches de l’ITSAP à la suite, les mêmes recommandations reviennent, quelle que soit la maladie. Travailler avec des colonies fortes. Sélectionner des abeilles ayant un fort instinct de nettoyage. Renouveler régulièrement les cadres et éviter d’en échanger entre colonies. Limiter la dérive et le pillage. Désinfecter le matériel. Mettre en quarantaine les colonies achetées et les essaims capturés. Réaliser au moins deux visites sanitaires par an, en examinant chaque cadre de couvain. S’y ajoutent deux précisions. Le nourrissement au miel est jugé non recommandé pour des raisons sanitaires et de pillage. Une cire issue de ruchers contaminés doit avoir subi un traitement thermique d’au moins 80 °C pendant dix minutes, et reste un vecteur même fondue.
Reste le cofacteur transversal. Varroa apparaît dans presque toutes ces fiches, non comme la maladie elle-même, mais comme ce qui affaiblit la colonie, crée des carences protéiques et accompagne un cortège de virus. La conduite de cette lutte et son calendrier relèvent de notre article dédié au traitement du varroa, qui explique comment évaluer l’infestation avant de décider quoi que ce soit.
Questions fréquentes
Quelle est la maladie des abeilles la plus grave en France ?
La loque américaine, due à Paenibacillus larvae, décrite par l’ITSAP comme très contagieuse et conduisant à l’effondrement voire à la mort de la colonie. C’est la seule maladie du couvain de cette liste classée danger sanitaire de première catégorie, aux côtés de la nosémose à Nosema apis, qui touche les adultes.
Comment distinguer la loque américaine de la loque européenne ?
Par le stade et par la consistance. En loque européenne, les larves meurent avant l’operculation, la masse est peu ou pas filante, moins d’un centimètre au test de l’allumette, et l’écaille se détache facilement. Dans l’autre, les nymphes meurent après l’operculation, la masse s’étire en fil élastique et les écailles adhèrent fortement. Des formes atypiques existent : seul un laboratoire tranche.
Le test de l’allumette suffit-il à poser le diagnostic ?
Non. La FNOSAD le présente comme un élément d’orientation, précise qu’il n’est pas toujours réalisable sur des cadavres desséchés, et qu’il ne permet pas à lui seul d’établir le diagnostic. La confirmation passe par un prélèvement envoyé à un laboratoire vétérinaire agréé.
Peut-on traiter une loque américaine avec un antibiotique ?
Non, et c’est interdit. L’ITSAP indique qu’il n’existe pas d’antibiotique autorisé pour traiter les colonies d’abeilles. Ils sont sans effet sur la forme sporulée, masquent temporairement les signes cliniques et laissent des résidus dans les produits de la ruche.
Le miel d’une ruche malade est-il dangereux pour l’homme ?
Non. La préfecture de La Réunion écrivait en avril 2024 que cette maladie des abeilles ne présente pas de danger pour l’être humain et que le miel reste propre à la consommation humaine. Il reste en revanche un vecteur majeur entre colonies, d’où les restrictions de mouvement en zone réglementée.
À qui déclarer une suspicion de maladie réglementée ?
À la direction départementale de la protection des populations, ainsi qu’à un vétérinaire et au groupement de défense sanitaire apicole. Pour les mortalités et affaiblissements inexpliqués, le guichet unique régional de l’Observatoire des mortalités et des affaiblissements de l’abeille mellifère est gratuit et ouvert sept jours sur sept.
Sources et références
- ITSAP-Institut de l’abeille, Guide des bonnes pratiques apicoles, chapitre M, juin 2018, fiches M2 à M8.
- FNOSAD, Fiche pratique 7 : qu’est-ce que la loque américaine ?, mai 2015.
- ANSES, méthode ANA-I1.MOA.19 v2, Identification de Paenibacillus larvae par PCR, 2016 ; Bulletin épidémiologique n° 71.
- WOAH, Terrestrial Manual 2023, chapitre 3.2.2, « American foulbrood of honey bees ».
- Arrêté du 29 juillet 2013 sur les dangers sanitaires de première et deuxième catégorie, annexes I.a et II.
- Préfectures de Loire-Atlantique, Haute-Garonne, Pyrénées-Orientales et Jura ; communiqué de La Réunion du 12 avril 2024 ; ministère de l’Agriculture, page de l’Observatoire des mortalités et des affaiblissements de l’abeille mellifère.
- Grossar D. et coll., Virulence, 2020, 11(1). Von Knoblauch T. et coll., Veterinary Sciences, 2024, 11(9). Li J. et coll., Viruses, 2019, 11(1). PMC9784591 pour la révision taxinomique du genre Nosema.
Cet article est un document d’information générale rédigé à partir de sources publiques. Il ne remplace pas l’avis d’un vétérinaire, d’un technicien sanitaire apicole ou d’un agent des services de l’État. Toute suspicion de maladie réglementée doit être déclarée sans délai à la direction départementale de la protection des populations. Les mesures de police sanitaire, les prélèvements et les opérations de transvasement ou de destruction relèvent des acteurs sanitaires habilités, jamais d’une initiative individuelle.
Photographie d’illustration : « A slice of the brood nest.jpg », par Einebillion, travail personnel, via Wikimedia Commons, licence CC BY 4.0. Image recadrée en 1200×630 depuis l’original 3264×2448 pour cette page.